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June, 2007 Cérimonie Festive des Aurès
Cheikh Sidi Abdelhafid, de la confrérie Rahmania des Aurès, répondant à l'appel de Cheikh Bouziane, chargea son homme de confiance Etahar, un homme d’une trentaine d’années, courageux, sans peur ni reproche, le plus redoutable des combattants, de la mission de se rendre à Zaatcha et de prendre langue et attache avec Cheikh Bouziane, afin de l’informer des préparatifs d’une action armée pour libérer la ville de Biskra et faire jonction avec Zaatcha. Etahar homme des Aurès, région symbole de luttes et de résistance, connue pour être le refuge d'une race ancienne qui a conservé ses mœurs antiques et qu’aucun conquérant n'a pu durablement dompter. Les habitants foncièrement honnêtes, d’un dur caractère, allient à leur courage physique une obstination d'indépendance confortée par la tradition d'une longue histoire où les femmes tiennent un rôle farouche. Etahar accepte la mission et aussitôt, le premier jour de l’Aïd El-Fitr, il réunit une dizaine de cavaliers, ses deux épouses, et quatre filles pour former le cortège. Ils entassèrent pêle-mêle dans de larges sacs de laine de mouton, la dhiffa constituée de quatre chèvres, deux sacs de semoule et un de couscous, des ustensiles, tapis, tentes, piquets et provisions de route, et en chargèrent leurs bons mulets pour la destination de Zaatcha. La dhiffa, constituée de l’ensemble d’approvisionnements d’un repas de fête, est offerte volontairement par quelqu’un sans invitation. Les us et coutumes veulent que ce soient les femmes de celui qui offre la dhiffa qui préparent le repas et animent la cérémonie festive. Ce double rôle leur confie, à la fois, d’être hôtes et invitées……… ……..Les femmes, accompagnant le groupe étaient de pure souche Chaouïa, de la race de Dihya (kahina des Aurès), elles ne se voilent jamais et ne se cachent pas aux regards des hommes. Elles sont attirées par la curiosité de voir des femmes du Sud, d’une autre souche et d’une autre culture. Les épouses de Etahar étaient fort belles, d'une haute stature et d'un port très noble ; toutes deux avaient des épaules et des bras d'une ligne parfaite ; une tête remarquable et superbe, avec des trais fins dus à leur jeunesse. Selon la culture de cette époque, rarement de nos jours, la polygamie, c’est à-dire la pluralité des épouses, était pratiquée par tout homme ayant le désir et les moyens : Etahar était fière d’appartenir à cette catégorie de gens. De l’avis de tous les grands anthropologues, la polygamie est considérée, par les hommes, comme la forme de mariage la plus désirable dans une très grande partie du monde…….. ……..Les missionnaires, arrivés dans la Cité, dans l’après midi du 20 Aout 1849, furent accueillies par Cheikh Bouziane et Si Rouag ; ………Après une petite toilette pour se rafraichir, suivie des ablutions, on leur sert, comme à l’accoutumée aux hôtes, un plateau de dattes et du lait frais. Ils ont cavalé une partie de la nuit et toute la journée à dos de chevaux et de mulets ; ils doivent se reposer des fatigues d’une mission bien remplie. Les femmes, sans perte de temps, entreprennent la préparation de la dhiffa, repas du diner. Dès la tombée de la nuit, le diner servi, le festin commence. Cheikh Bouziane, Rouag, Si Aly, El Lahcène, seuls y prennent part pour faire honneur à leurs hôtes. Les femmes se régalèrent entre elles. Dans les repas de cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même meïda (table); mais, dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille. Le Couscous, plat national, garni de légumes, gorgé de viande de chèvre, assaisonné d’une sauce rouge épicée, du lait de brebis et du petit lait doux, furent servis aux hôtes. En tout cas, ce repas était convivial et digne des femmes qui l’ont préparé. Aussi Etahar, porte parole du groupe, avait déclaré qu’un tel festin lui rappelait les grandes cérémonies de mariage, mais qu'il y manquait la musique……….. ……….Le diner terminé, les plats enlevés, le thé, le café avec des dattes servis, d’autres convives réclamèrent à haute voix la musique promise et aussi de permettre aux femmes hôtes de danser pour dégourdir leurs jambes et digérer toute cette viande consommée ! Si Rouag ne bougeait pas, sa tasse de thé à la main, il interrogeait du regard Cheikh Bouziane, étonné sans doute d'entendre une telle demande sortir d'une bouche d'où ne devait couler en public que des versets du Coran et des préceptes de morale. "Des femmes ! Des danseuses !" Cette demande jetait dans la tente une sorte de magie. - Nos invités demandent de la musique et des danseuses, qu'on accède à leur demande ; ça va bien, murmura Cheikh Bouziane, vous êtes jeunes, c’est bien, vous allez vous amuser. Pour fuir cette scène de mœurs légères, Cheikh Bouziane, Si Rouag et d’autres hommes religieux, paisibles et de mœurs honnêtes, se levèrent pour ne pas être témoins de ce spectacle féminin. En guise d’excuse, Cheikh Bouziane leur fait observer : - Mes amis, nous, nous partons à la Mosquée pour accomplir nos obligations ; nous vous souhaitons une bonne soirée. Quand ils furent hors de la tente, Cheikh Bouziane se voila la face : - Ah les coutumes, murmura-t-il, ils ignorent que l'homme qui danse est ridicule et foule aux pieds sa dignité. - C’est ignoble, appuya Si Rouag…….. ………Cependant, depuis quelques minutes, on ne voyait rien apparaître ; mais on entendait derrière la tente un bruit de chuchotements, des rires étouffés. Puis, elles apparaissent aux yeux des spectateurs et toute rumeur cessa. En dépit du rire muet stéréotypé sur leurs lèvres, elles semblaient aussi craintives et honteuses que des jeunes mariées en leur première nuit de noces ; mais leurs maris les ayant encouragées de la voix et du geste, elles se rangèrent à l’intérieur de la tente et s'accroupirent sur le tapis, les regards fixés sur les deux membres de l’orchestre qu’elles jugent insuffisants. Elles avaient laissé à la porte leurs ballerines de cuir noir ; assises, on voyait la plante blanche de leurs pieds nerveux aux jarrets fins comme ceux des juments de race, vaillantes à la fatigue et au plaisir…….. …….On leur fait servir des verres de thé, qu’elles vidèrent rapidement, puis passèrent la langue sur leurs lèvres comme des chattes qui ont goûté à un pot de crème. - Allons ! Chantez, chantez donc, dit Etahar, pour les mettre dans l’ambiance. Alors, yeux allumés et face épanouie, elles entonnèrent en chœur une mélodie berbère, aux notes un peu rythmées, mais empreintes d'une harmonieuse douceur. Les doigts enfiévrés du jeune musicien frappaient à grands coups la derbouka tout en ralentissant ou en précipitant les saccades. Après un second verre de thé, accepté sans hésitation, deux d'entre elles se levèrent et s'approchèrent de Etahar pour lui offrir le spectacle d'une de leurs danses Chaouies. A ce signal, un des accompagnateurs hôte sort une flûte et le spectacle commence. Elles étaient là, au milieu de la tente, se faisant face, roulant des yeux chargés de luxure, la bouche ouverte en un rire silencieux, élancées, sveltes, les yeux soulignés au kôhl (un sulfure d’antimoine), brillants tels ceux d’un serpent, la poitrine insolente, les cheveux noirs et luxuriants. Un faible sifflement musical commence à semer dans leurs corps de légères vibrations. Elles font tournoyer leurs foulards avec des frémissements lascifs, elles ondulent, elles dessinent sur l’air des arcs et des formes étranges, leurs hanches accompagnent la musique dans d’interminables préliminaires à la manière des retardateurs du plaisir, ceux qui mettent une lenteur déraisonnable avant de plonger dans la fosse aux délices, afin de donner à ces derniers l’éclat et la splendeur dignes d’une immortalité. Les spectateurs rêvassent sur le ton de musique et les déhanchements synchronisés des danseuses. Quelques moments encore, on marque deux ou trois secondes de silence pendant lesquelles le corps s’immobilise dans une torpeur mystique. Ensuite, la derbouka fait bouger le bassin et le ventre des danseuses en mouvements annonciateurs d’une transe sans merci. La musique alors, au son de l’orchestre endiablé, se déchaîne et le corps commence son ascension vers la félicité. Les bracelets d’argent de leur bras et les khelkhals de leurs chevilles s'entrechoquaient avec un tintement aigu de grelots. Il y a dans ces mouvements enfiévrés une expression romanesque de divers états d’âme. Outre la luxure et les fantasmes qu’éveille la vue de ces corps parfaits jouant de leurs charmes, on peut y discerner un aspect spirituel, mystique, qui renvoie fatalement à l’image de ces derviches tourneurs cherchant la lumière et l’anéantissement en l’Être Suprême. La danse est une poésie sans paroles. C’est le corps qui s’exprime, se révolte, se soulève et s’effondre dans un enchaînement lyrique où l’expression atteint son stade de perfection. Quand le corps prend la parole, c’est un poème libre, sauvage et primitif qui s’écrit sur la face de l’air. On ne choisit pas ses mots, on ne relit pas, on ne rature pas. C’est l’élan, et uniquement l’élan, qui est roi. La danse se libère ainsi du despotisme de la machine pensante et donne libre cours à ses folies, ses fantasmes, ses rêves les plus déraisonnables qui déferlent en jets et en avalanches. Les danseuses ont décollé de la réalité sous l’effet d’un rythme musical rappelant l’Algérie ancienne ; une vaste cour enchantée bercée par les douces brises d’une nuit d’été, le gazouillis des oiseaux, le parfum du jasmin et les sons plaintifs d’une flûte tourmentée. Les spectateurs, au premier rang sont bien installés, un verre de thé à la main, admirant l’ivresse de ces corps sensuels en plein air, qui virevoltent tels des papillons de nuit autour d’une flamme imaginaire. Le moindre mouvement, le moindre pli dans le visage, le moindre regard, a un sens et une histoire. Un œil critique et raffiné saura certainement tirer de ces cadences, lubriques et mystiques à la fois, un poème, une peinture, un roman même ! Il faut tout scruter, s’accrocher au moindre détail, faire irruption dans le corps pour ressentir toutes ses vibrations, pour suivre toutes ses éjaculations intérieures. Il faut se transformer en une échelle de Richter pour attraper la plus invisible, la plus silencieuse de ses secousses sismiques. Il faut tendre l’oreille, tel un chat prédisant un danger, pour attraper les cris et les échos naissants du silence grandiose de l’âme, car il s’agit bien d’une âme qui s’exprime, qui s’exorcise et s’envole. Il s’agit aussi de questions, de reproches, de plaintes et de tourments que le corps nous transmet par procuration de l’âme. C’est toute une vie que l’on voit se relater dans ce flot de passion et de nostalgie. Pas forcément celle des danseuses mais une vie abstraite, intemporelle ne pouvant naître que d’un rêve, une plaie que le temps a rendu insignifiante, un tatouage tracé sur un nuage lointain. Cette vie, c’est la nôtre, nous les Humains, celle qu’on n’a pas vécue réellement, ou dont on ne se souvient pas l’avoir vécue parce qu’en fait c’est elle qui nous a vécu, au temps où l’âme n’était qu’une enfant invisible, voyageant au gré du vent, libre et légère. L’acte-même de danser est une tentative de rattraper ce temps, cette vie, de la transplanter dans les innombrables espaces vides qui emplissent celle que l’on partage avec les autres sans la vivre vraiment. Une tentative désespérée que l’on trouve dans les vers de grands philosophes. Une vie furtive, terrorisée par le monde, solitaire parce que fragile, éloquente dans son silence, légère et libre… Elle se manifestera certainement pendant que la danseuse continue de mettre le feu à nos sens et à notre conscience mais elle disparaîtra de nouveau, rejoindra son nuage et poursuivra son voyage lorsque la musique, suite à une lente agonie, se tait enfin et que la danseuse épuisée, tombe en tournoyant dans une ultime chorégraphie telle la dernière feuille d’un arbre harcelé par les vents d’automne. Ces danseuses, avec leur beauté et leur grâce lascive, adressant banalement des sourires à tous leurs admirateurs, avaient fait une profonde impression sur les hommes, leur ouvrirent les sept cieux ; ils ont eu l’impression, cette nuit, d’être au paradis, tel qu’imagé par le Prophète (âlih eçalat wessalem). Ceux qui étaient au premier rang pouvaient même respirer le musc que dégageait leurs poitrines et bientôt les capiteux parfums des moiteurs de leur corps échauffé par la danse. A chaque transe, à chaque ascension, une dizaine de coups de fusils partaient en l’air ; chaque coup de baroud est suivi de youyous de femmes. La fête atteint son apogée ! Les spectateurs se montraient également prodigues envers les danseuses ; ils leur jetaient des pièces d'argent en guise d'offrande de convives ; certains y vidaient entièrement leur bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter d'avoir été plus généreux qu’eux. A l’entente de la musique, des coups de fusils, des youyous, la place s'emplissait de spectateurs venus, sans doute, des proches environs ; peu à peu, elle se transformait en gynécée. Elle s'emplissait, petit à petit, de jeunes et jolies femmes. Un vrai défilé de houris……… ……..Les spectateurs rien ne leur échappait de cette féérie, rien ne diminuait la finesse exquise de leur perception physique. On eût dit que leurs sens avaient le don d'ubiquité, celui de l'ouïe comme les autres. Leurs yeux lançaient des flammes, les visages se contractaient sous un rictus nerveux, et les poitrines haletaient, mais les corps demeuraient immobiles et majestueux, même sentant la chaleur. Ils entendaient distinctement chacune des notes des deux instruments et ils éprouvaient à chacune un plaisir infini ; ils entendaient en même temps le pas cadencé et si léger des danseuses, leur respiration courte, les oscillations de leur ventre, le frottement de leurs hanches quand elles glissaient l'une contre l'autre, l'insaisissable frôlement des foulards qu'elles agitaient au-dessus de leur tête, les bras arrondis, montrant leurs aisselles soigneusement épilées, et ils distinguaient le bruit argentin des bracelets et des khelkhals et celui plus doux encore de leurs colliers de sequins. Chants et danses se succédèrent durant toute la nuit ; mais comme toute chose, la fête touchait à sa fin ; le couchant flamboyait comme un décor de féerie et l'immensité enflammée des sables se fondait dans l'immensité enflammée du ciel. L'horizon se baignait dans de grandes nappes rouges de l’aurore. Dans cette extase, le temps passait à la vitesse du son ; personne ne savait ni l’heure, ni ce qui se passait autour de lui. Tout à coup, quelque chose de semblable à un coup de marteau sur le front les arracha brusquement à leur excessif bonheur, la voix un peu rauque de l’Imam lança le premier appel à la prière d’El-Fajr. C’était les premières aurores annonçant l’aube et tout le monde revient sur terre, chacun à sa pénible réalité. Deux jours passés à Zaatcha, les cavaliers prennent le chemin du retour auprès de Cheikh Sidi Abdelhafid pour participer aux préparatifs de l’action armée de Seriana. Etahar décida que sa première épouse, mère de quatre enfants, retourne avec eux. Elle le quitta les larmes aux yeux, avec le pressentiment qu’elle ne le reverra plus et ce fut le cas ! H. Cherfa ; Fin du Sous Chapitre.
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